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Les images sensibles
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Les images sensibles

par Véronique Mauron

 

D'un côté, le mouvement, le défilé des images, la présence. De l’autre, l’immobilité, une certaine absence. D’un côté, une image qui fuit et qui nous entraîne dans sa fuite. De l’autre, une image qui se dépose telle une offrande. D’un côté, une image qui nous emporte. De l’autre, une image qui nous dépossède. D’un côté, un temps qui double celui de la vie. De l’autre, un temps qui se retourne. D’un côté les vidéos d’Annelies Strba. De l’autre, ses photographies. Point d’opposition entre ces deux pratiques mais des phénomènes parallèles, complémentaires ou entrecroisés qui se rejoignent dans la quête de l’irréel et de l’hallucination.

 

Apparaître

Jeunes filles, enfants, arbres, forêts, cascades, fleurs, montagnes, pavement, rivières et corps surgissent, tombent sous nos yeux comme par un coup de baguette magique. Apparition. Comment cela se produit-il ? L’apparition est liée à la lumière émise. Les œuvres d’Annelies Strba irradient, propulsent la lumière, sont luminescentes. Ainsi le visible se manifeste dans la clarté des contrastes entre clair et obscur, entre brillant et mat, entre transparent et opaque. Littéralement, paysages et corps «sont» sur le mode de l’apparaître. Aussi les images d’Annelies Strba se révèlent-elles comme des phénomènes si l’on se rappelle l’origine étymologique grecque du terme : «le phénomène est ce qui nous apparaît, ce qui se montre, ce qui vient au monde dans la lumière[1]». L’apparition est phénomène de lumière où crépite le scintillement. Que ce soit les vidéos ou les photographies, l’image cligne. La plus petite surface, chaque pixel devient éclat, bris de lumière ou d’ombre. Une mobilité infime et infinie façonne la composition. Dans sa structure même, l’image est travaillée par des microphénomènes d’apparition qui lui donne sa chair, son animation, son mouvement interne. L’image se feuillette, et chaque facette constitue le lieu d’un avènement formel et lumineux. Le scintillement provoque un miroitement continu, rythmiquement alternatif et syncopé. Une image prismatique de rêve ou encore une fantaisie, car le terme phantasia vient de phaos, la lumière. La fantaisie évoque moins ici la légèreté d’une scène comme la peinture française du 18e siècle se plaisait à la traduire, que l’action lumineuse faisant apparaître le merveilleux, le mystérieux, le miraculeux. La phantasia permet d’entrevoir une profondeur, une sous-forme dans l’éclat. Elle naît non directement de la matière, mais de ce qu'il y a d'incorporel en elle : une émanation, comme l’esprit ou la psyché des formes. Au Moyen Age, le théologien Jean Scot Erigène élabora une pensée de la phantasia[2]. Il partait du principe que l'homme ne peut connaître aucune nature par une intuition directe et qu’un intermédiaire était nécessaire. Cet intermédiaire qui a pour fonction de mettre en relation l’intérieur (la psyché) et l’extérieur (le monde de la nature et des choses) s’appelle une image et elle a pour nom spécifique une phantasia. Annelies Strba dans Nyima propose aussi une phantasia qui nous relie aux éléments fondamentaux de la nature : les arbres, les rivières, le vent, les plantes, les fleurs. Appartenant au bouddhisme tibétain, le nom propre de Nyima instaure relation édénique entre l’homme et la nature, une nature peuplée aussi de présences spectrales. La fantaisie est ici l’image lumineuse émanant des choses de la nature, une image sensible, une apparition.

 

Chez Annelies Strba, la lumière est indissociable de la couleur. Toujours la lumière est colorée avec force, splendeur, épaisseur, délicatesse. La couleur habille la lumière, elle est sa matière. Renforcée, elle jaillit des formes, les dépasse parfois, les exalte. Selon les théories de la couleur, on constate que chez Annelies Strba, la couleur se fait chair de l’image. Ce phénomène est connu sous le terme d’incarnat qui traduit la qualité de représentation des corps en peinture. Ici, on assiste à un mouvement plus ample, car toutes les choses relèvent d’une couleur incarnée. La composition dans son entier devient sensuelle et manifeste la rencontre de l’esthétique et du plaisir. L’émotion soulevée par la suavité des couleurs (dans leurs variétés acides, sourdes, fluorescentes, sombres) procure au regard une sensibilité quelque peu hallucinatoire : la vue devient alors comme un toucher. Le peintre, écrivait Léonard de Vinci, «rend palpable l’impalpable[3]». Devant les toiles d’Annelies Strba, nos yeux caressent et palpent les couleurs. On oscille entre la distance et le contact. Notre œil pénètre la composition, entre dans l’image et traverse l’espace pictural : le plaisir de voir se double du désir de toucher. En touchant si profondément l’image, notre regard est à son tour touché, c’est-à-dire ému. Surgit alors un moment hallucinatoire lorsqu’une réciprocité s’engage, lorsqu’un flux va et vient entre l’œuvre et le spectateur.

Ce flux, on peut le nommer le diaphane. Comme la phantasia, le diaphane est un intermédiaire qui relie un objet perçu et un sujet percevant. Il est l’air, la transparence, l’espace, l’invisible qui nous environne. Il se manifeste au travers de la coloration de la lumière. Dans Nyima, l’image devient elle-même ce diaphane qui nous dévoile la nature. Nous touchons là aux limites de la photographie : chez Annelies Strba la photographie n’enregistre pas simplement les données du réel. En tant qu’image diaphane, elle attise le désir de voir, elle tresse un pont entre la nature et le spectateur et permet à la nature de se manifester en tant que nature visible. Elle possède une sorte de révélateur aussi bien pour le regard du spectateur que pour la chose vue. La photographie a donc une capacité de faire advenir la nature qui va au-delà de sa simple reproduction. «Lass mich scheinen bis ich werde», écrivait Goethe. L’idée du Scheinen (apparaître) se lie à la beauté. Pour que l’être puisse être présent, il faut un passage par l’apparaître. La photographie d’Annelies Strba est une image native qui ouvre le regard à l’épaisseur du visible. Aussi possède-t-elle un dedans, une intériorité à laquelle on participe par l’acte du voir. L’image n’est pas une seulement une apparence, mais une apparition qui délivre l’intimité du visible.

 

S’absenter

La série de photographies de Nyima que nous proposons dans ce Livret se concentre sur les thèmes de l’enfance, de l’exploration doublée de l’expérience de la nature. Ces thèmes ont été choisis en relation avec l’atmosphère de la Ferme-Asile, vaste nef maintenue dans l’obscurité, dotée d’une ambiance mystérieuse. Les personnages - fillettes, garçons, jeunes femmes - habitent la nature ou des lieux dont la géométrie des sols évoque un espace intérieur. Si les enfants sont souvent actifs dans les forêts, les sous-bois, au bord des rivières et des cascades, plusieurs figures féminines de différents âges sont par ailleurs représentées endormies.

Il faut regarder ces yeux clos, ces chevelures éparpillées, ces robes déployées, ces corps allongés, alanguis ou déposés sur le sol. Il faut se souvenir de toutes ces figures dormantes dans l’histoire de l’art depuis les statues de nymphes antiques jusqu’aux figures de Piero della Francesca, de Courbet, des symbolistes anglais, de Balthus, de Francesca Woodman, de Bill Viola … Il faut réciter les nombreux contes où les belles s’endorment longuement suite à des maléfices. Le sommeil hante notre culture. Chez Annelies Strba, ces différentes composantes culturelles trament l’arrière-plan des œuvres. Toutefois, les figures endormies expriment aussi ici quelque chose qui est propre à l’univers de l’artiste.

Le corps endormi montre une chute, une défaillance, un abandon. La langue française dit alors que l’on «tombe de sommeil ». Cet affaissement du corps se double d’un retrait de la vigilance, de la conscience, de l’intentionnalité. Une dé-liaison se produit. Je descends en moi-même, je sombre dans mon intériorité. Toutefois, le sommeil ne s’apparente pas à la mort chez Annelies Strba, il signale plutôt une présence-absence. Je suis en vie mais plus de ce monde ; j’appartiens à mes images. Les rêves sont des images de forte densité, de si grande épaisseur qu’on peut les pénétrer avec notre corps. Présentant des figures endormies, Annelies Strba ne veut pas révéler les songes de ces créatures. Elle invite plutôt à concevoir l’image photographique elle-même comme une image mentale, celle que nous donne notre imagination, lieu de production des images. Les dormeuses appartiennent au plus profond de leur intérieur et au monde (la forêt, la montagne, le demeure). La femme endormie dont le corps épouse les formes de la montagne magnifie cette osmose entre dedans et dehors. La distinction s’effondre.

Les dormeuses manifestent aussi la présence d’une absence. Visage fermé, yeux clos, tête ployée, membres immobiles et détendus, le corps se creuse, se vide. Parfaitement visible, occupant souvent le centre de la composition, l’endormie conditionne l’espace de représentation tout en exprimant le retrait, l’échappée, le recul. L’image plonge alors dans son propre abîme, comme aspirée par un tourbillon. L’immatérialité guette, les reflets surviennent, la confusion entre le corps et le décor se produit. L’image elle-même aspire à se vider, se creuser, s’involuter. Aussi forte que soit l’apparition des formes par la lumière et la couleur, aussi forte se produit la puissance de la disparition. Chez Annelies Strba, la photographie exprime autant l’apparition (l’irruption) que la disparition (l’effacement). Présence et absence coïncident. Comment ce phénomène se produit-il ? La lumière, le diaphane, la couleur possèdent chez Annelies Strba le pouvoir de provoquer la levée des images et simultanément celui de leur dissolution, autrement dit leur spectralité. S’instaure un mouvement oscillatoire qui relie le lointain et le proche, la perte et la persistance, le là-bas et l'ici, l'autrefois et le maintenant. La dialectique de la présence et de l'absence met en évidence ce qui sort de l'image. Sortir au sens d’advenir tout d'un coup hors d'un fond d'invisibilité, donc d’apparaître et sortir au sens de repartir déjà, quitter, donc disparaître. Ainsi, face aux vidéos et aux photographies d’Annelies Strba fait-on autant l’expérience de la perte, de la déliquescence, de la défection, de l’évaporation, ce que je nomme un évanouissement, que celle de l’éclat, du scintillement, de la tactilité de l’image, de tout ce qui a trait à une épiphanie. Cela rejoint peut-être la notion d’immémorial, telle que la définit le philosophe Jean-Luc Nancy, «L’immémorial est par excellence ce qui précède la naissance : l’absent de tout souvenir vers qui remonte sans fin une mémoire infinie, […][4],» il se situe dans l’en deçà, et dans l’au-delà, il est peut-être infigurable.

 

 

 

 



[1] Francis Jacques: «Le visible, l'invisible, l'autre visible», in :Francis Jacques et Jean-Louis Leutrat, L'Autre Visible, Paris, Méridiens Klincksieck/Presses de la Sorbonne nouvelle, 1998, p. 23.

[2] Jean-Claude Foussard, «Apparence et apparition. La notion de “phantasia” chez Jean Scot», in ; Jean Scot Erigène et l'histoire de la philosophie, Paris, Centre National de la recherche scientifique, actes de colloque, 1977, pp. 337 à 348.

[3] Cité par Jacqueline Lichtenstein, La couleur éloquente. Rhétorique et peinture à l’âge classique, Paris, Flammarion, 1989, p. 182. 

[4] Jean-Luc Nancy, Visitation, (de la peinture chrétienne), Paris, Galilée, 2001, p. 10.




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